Figure 1 – L’Île des Morts, 1886 (5e et dernière version)

2019. 110 ans après la création de l’Île des Morts à Moscou, sous la baguette de Rachmaninov, je tombe sur ce monument. Je cherchais à explorer le genre du « poème symphonique », que j’ai découvert durant mon enfance avec The Planets de Gustav Holst. N’étant pas nécessairement un très grand connaisseur des musiques du début du XXe siècle, je n’attendais rien de particulier en écoutant du Rachmaninov. Je ne connaissais, à vrai dire, que son Prélude op.3 no.2 en Do dièse mineur. J’étais très (mais alors très) loin d’imaginer que j’allais tomber dans un terrier de lapin. Et j’étais, à vrai dire, très loin d’être le seul. En 2022, le vidéaste Alt 236 publie une vidéo sur sa chaîne Youtube partageant sa découverte de l’œuvre de Böcklin qui a inspiré le poème symphonique de Rachmaninov. Il le dit si bien lui-même qu’il serait malhonnête de s’approprier cette pensée, « Depuis ce jour, cette île m’a intrigué, et […], je suis loin d’être le premier, et encore plus loin d’être le seul». Alt a proposé une vidéo traitant le sujet de l’île sous l’aspect pictural et graphique. Et je vous propose, par cet article, de traiter l’une de ses mise en musique, la plus célèbre, l’Île des Morts (Die Toteninsel), composée par Sergeï Rachmaninov en 1909.

Le tableau.

Le tableau de Böcklin est en réalité une série de cinq œuvres partageant une même composition. Plutôt que de retracer l’historique de leur création, je me concentrerai sur la description de l’œuvre, sa présentation et l’analyse de ses thèmes. Étant donné que ces versions sont quasi identiques, à quelques détails mineurs près, cette étude peut s’appliquer à n’importe laquelle d’entre elles.
Arnold Böcklin est un peintre symboliste. Cette appartenance implique que les éléments du tableau — pour ne pas dire l’ensemble — dépassent la simple représentation visuelle. Ils possèdent une portée métaphorique, voire mythologique.
L’œuvre représente une île, premier élément symbolique. Le choix de situer l’action aux abords de cette terre isolée n’est pas anodin. Cette île dégage une étrangeté particulière : son architecture et son agencement semblent artificiels, comme façonnés par la main de l’homme. Mais par qui ? On y distingue des tombeaux, directement sculptés dans la roche. L’« Île des morts » apparaît ainsi comme une destination précise.
Cette destination est accessible grâce au second symbole : un bateau. À bord, deux silhouettes se dessinent. La première est celle du rameur, figure que l’on peut associer au psychopompe Charon. La seconde, indéterminée, est systématiquement enveloppée dans un linceul d’un blanc immaculé. Devant elle repose un cercueil, vraisemblablement celui de la forme fantomatique. Ici, plusieurs symboles se superposent et s’imbriquent en une seule image.
Au cœur de l’île, une masse sombre attire le regard. Bien que les détails en soient difficiles à discerner, il s’agit de cyprès, troisième symbole majeur. Cette zone d’ombre agit comme un aimant visuel ; on pourrait presque y percevoir un portail, une frontière marquant la séparation entre les mondes. Une narration émerge alors : le défunt, guidé par Charon, se dirige vers cette île qui sert de seuil vers « l’autre monde ».
Cette île possède une particularité troublante : elle semble pouvoir se trouver n’importe où. Sur certaines versions, la frontière entre le ciel et l’eau est à peine perceptible, conférant à l’ensemble une allure surréaliste, comme si l’île flottait sur une surface d’eau parfaitement immobile. D’ailleurs, la présence du bateau, fendillant l’eau pour rejoindre l’île, devrait normalement créer des remous. Or, rien de tel n’apparaît. L’eau reste d’une calme absolu, sans aucune perturbation. Cette absence de mouvement suggère que le bateau lui-même, tout comme ses passagers, appartient au domaine du fantomatique.
Ce que propose Böcklin à travers cette toile, c’est une vision de la mort empreinte de calme et de sérénité. Malgré la lourdeur inhérente au thème de la perte d’un être cher, l’œuvre ne suscite ni effroi ni angoisse. Elle n’impose pas de remise en question existentielle, ni de confrontation brutale avec notre propre reflet. Au contraire, elle invite à aborder la finitude avec une paix intérieure, transformant le deuil en une traversée sereine plutôt qu’en un drame terrifiant. C’est ce que j’appelle autour de moi, une œuvre « de contemplation ».

Les symboles.

1) L’Île

Commençons par rappeler l’évidence. Le tableau de Böcklin, avant de mettre en scène une narration complexe, grâce à laquelle nous pouvons nous imaginer l’avenir du tableau, ainsi que son passé; a pour sujet principal une île. Je ne vais pas définir une île. Mais je peux en revanche recontextualiser sa portée mythologique. Symboliquement, une île peut évoquer plusieurs choses, parfois totalement en opposition. Si bien que l’on se demanderait si l’on ne pourrait pas y intercaler tous nos fantasmes. Tantôt, l’île appelle à l’évasion, tantôt à la solitude. Le premier terme est souvent associé à un sentiment positif (« J’ai envie de m’évader pour me déconnecter pendant un week-end »), tandis que l’autre appelle à l’introspection, au sanctuaire, à l’exclusion. C’est également un refuge, et le signe de notre perte si l’on vient à s’y échouer par accident.
L’île peut prendre différentes formes dans les mythes. Une île des morts, comme c’est notre cas actuellement, ou bien une île féérique, à l’image d’Avalon sur laquelle se repose le Roi Arthur. C’est également une prison, comme pourrait en témoigner Ulysse lorsqu’il arrive sur l’île de la sorcière Circée, ou encore celle de Calypso qui le retient pendant sept ans. On encore, dans le roman national Français, à Napoléon qui se retrouve exilé sur l’île de Sainte-Hélène. Elles ont toutes pour rôle d’isoler du monde, de couper le lien avec la terre ferme, cachant derrière leurs rivages des secrets terribles, des vérités que le monde extérieur ne doit pas connaître.

Figure 2 – Île, Suzanne Nessim, Peinture, 1990, Suède.

L’Île, dans l’œuvre de Böcklin, tient donc du lieu d’isolement par excellence. Le terme de « sanctuaire », que j’ai utilisé plus tôt, convient parfaitement à cette idée. Avec un tel titre, on peut imaginer de multiples fonctions à l’île : les personnages viennent-ils s’y recueillir, dans une prière silencieuse ? Y viennent-ils pour mourir, cherchant leur dernière demeure ? Ou sont-ils déjà morts, et cette scène représente-t-elle leur arrivée dans l’au-delà ? La forme fantomatique, en blanc, est-elle une image de l’âme du défunt qui accompagne sa partie charnelle au tombeau, ou est-ce un membre de la famille qui vient déposer la dépouille dans une sépulture définitive ? L’Île est-elle commune à toutes et tous, un lieu universel de passage ? Pourquoi est-elle si petite, et surtout, est-elle aussi petite que l’on peut l’imaginer à travers la toile ?
Il est bien entendu impossible de répondre avec précision à ces questions, et peut-être que cette impossibilité fait partie intégrante de la force de l’œuvre. Sa place, au milieu de nulle part, évoque la solitude dans toute sa radicalité. Un lieu isolé du monde, probablement très silencieux, où le bruit des vagues sur le rivage et du vent dans les arbres est le seul compagnon, accueillant des êtres dépourvus de vie, donc inertes, figés dans une éternité qui n’appartient qu’à eux.
Compte tenu de cet aspect symbolique de l’Île, sa mise en musique relève du défi. En effet, comment peut-on mettre en musique la solitude, la quiétude, l’isolement et le silence ?

2) La barque (le bateau).

Je ne sais pas s’il est pertinent de séparer la barque du bateau. Sur la toile, c’est bien dans une barque que se situent les silhouettes que l’on pourrait qualifier de personnages principaux. Quoi qu’il en soit, et c’est une certitude, le bateau (la barque est un bateau non ponté, de taille modeste à très petite, permettant le transport d’un nombre restreint de personnes ou de marchandises) évoque le transport d’un point de départ à un point d’arrivée. En d’autres termes, et ce terme semble parfaitement adéquat, le bateau évoque l’idée de « traversée ». D’emblée, une narration semble doucement se dessiner. Les silhouettes effectuent une traversée vers l’île des morts. Ils viennent de quelque part (le monde des vivants ?) et se dirigent vers celui des défunts (à priori ?). En tout cas, c’est ce que l’on pourrait être amené à imaginer.
La bateau peut également suggérer la transition. Le passage d’un état à un autre. Historiquement, un exemple un peu vulgarisé mais qui illustre bien ce phénomène de « transition » serait l’acte d’invasion, où l’on passe de citoyen de sa communauté, à celui d’envahisseur violent. La religion Hindoue conceptualise le bateau comme un vaisseau de transition vers un état (spirituel) supérieur. Chez les grecques, et nous aurons l’occasion d’y revenir plus tard, impossible de ne pas penser, de surcroît dans ce tableau où la thématique est toute trouvée; au bateau des enfers et son terrible nocher, Charon. Celui transporte l’âme du défunt entre les deux mondes, celui des vivants et celui des morts. Il est alors le « passeur » d’âme. Chez les égyptiens, le bateau est un véhicule cosmique qui transporte la lumière (le soleil, Râ) à travers le ciel nocturne, prenant le rôle de Sköll et Hati chez les cultes nordiques scandinaves. Chez ces derniers, justement, c’est le bateau Naglfar qui transporte les valeureux guerriers vers Ragnarök. En d’autres terme, il les transporte vers la dernière bataille qui oppose les dieux eux-mêmes, et qui les mènera prophétiquement à leur perte. Une chose est commune à tous ces cultes (il en existe encore plein d’autres, comme en Asie de l’est ou en Afrique), c’est la thématique du transport d’un monde à l’autre, et la chasse de l’obscurité et de la lumière que l’on pourrait de manière manichéiste, associer à la vie et à la mort.
Cette construction, humaine, a permis à l’humanité d’effectuer le grand saut, le voyage vers l’inconnu. Si le bateau permet de changer d’état en passant d’une terre à une autre, quelle qu’elle soit; il permet également de changer d’état en cas d’échec. Si le bateau vient à sombrer sur les mers tumultueuses inconnues et non maîtrisées, le destin qui attend les marins est souvent funeste. Dans les deux cas, bien ou malheureux, le changement d’état est assuré par l’acte de « transition », de « traversée ». Dans notre cas, le bateau ici transporte une figure fantomatique vers une île qui semble symboliquement associée à la mort. Le changement d’état est donc assuré, et l’île comme le bateau, portent en eux le rôle de portail vers un autre monde.

3) L’arbre (les cyprès) :

La tâche sombre, centrale, de l’œuvre, et qui semble nous aspirer tel un portail est un amas d’arbres. Ce sont plus particulièrement des cyprès. L’arbre est un symbole archétypal présent dans tous les cultes. Dans la Bible, c’est sur un arbre du jardin d’Eden qu’a poussé le fruit de la connaissance. Impossible de ne pas pensé à l’arbre monde Yggdrasil des cultes nordiques, qui relie les neuf royaumes dont celui des hommes, la « Terre du Milieu », Midgar. Il incarne de manière générale plusieurs concept : la régénération, car l’arbre renait à chaque printemps; l’immortalité, car la durée de vie d’un arbre peut parfois atteindre des temps inimaginables pour l’Homme, et dépasse souvent la durée de vie humaine si bien que l’arbre nous parait ne jamais mourir; et la sagesse. C’est sous une racine de l’arbre Yggdrasil que réside Mimir, le dieu savant universel à qui Odin va sacrifier son œil gauche pour obtenir des renseignements sur le futur déroulement du Ragnarok.
Ce concept d’arbre universel qui supporte le cosmos est nommé « Axis Mundi ». Par ses racines solidement ancrées dans le sol et ses feuillage montant à parfois à plusieurs mètres de haut, il relie le monde souterrain et le monde céleste. Il permet la communication entre ces deux univers, à l’image de Ratatoskr qui transmet les insultes de Niddhog, le serpent qui dévore Yggdrasil par ses racines, à Hraesvelgr un aigle majestueux posé en son sommet.
Le cyprès quant à lui n’a pas été choisi par hasard. C’est un arbre de la famille des conifères à feuillage persistant, c’est à dire qu’il est toujours vert et qu’il ne perd pas ses « feuilles » à l’automne. Dans le folklore méditerranéen, le cyprès est un arbre associé au deuil et plus largement à la mort. Excellent représentant de l’immortalité, car il conserve son feuillage durant l’hiver, il est souvent appelé « l’arbre des morts ». Dans le Mythe Christique, le cyprès est utilisé comme signe de résurrection et de vie éternelle. Chez les juifs, il est plus particulièrement associé au processus de deuil et accompagne les vivants dans la digestion de cet état. Associé à Pluton chez les Romains, il agrémente les sépultures du pourtour méditerranéen.
En plaçant cet arbre au centre de son tableau, Böcklin marque une sépulture, une tombe. L’Île est alors d’office, sans connaissance du titre du tableau, associée à la mort. Son aspect d’un noir profond, sur la 5eme version de l’œuvre, agit comme un portail de vide, aspirant notre regard et nous laissant libre d’imaginer ce qui pourrait se trouver derrière.

l'île des morts, on voit une île sombre où se dirige une barque dans laquelle se trouve un cercueil, le passeur qui rame et une silhouette en linceul. de grands cyprès sont au milieu de l'île
Figure 3 – L’Île des Morts, 1883 (3e version)

4) L’eau (le lac, le fleuve) :

L’eau est un élément majeur. Elle est tout ce qui n’est pas l’île, partagée entre l’eau et le ciel. Sur le tableau, il est difficile de percevoir où se situe l’action. Sommes-nous en mer ? Peu probable, car même dans une mer calme, il y a des remous, du vent, des courants ou des marées. Un fleuve ? Pourquoi pas, il faudrait qu’il soit grande, et son courant inexorable mènerait la barque à sa finale destination. Séduisant. Peut-être un lac ? Probablement. Ce qui étonne ici, c’est le calme absolue de l’eau. On perçoit à peine le passage de la barque. Aucune vague n’est visible. A sa manière, l’eau du lac agit comme un miroir. Aucune terre n’est en vue, on pourrait se trouver absolument n’importe où.
Dans les légendes, et c’est ce qui pousse la théorie du lac, il symbolise la terre des morts. C’est de nouveau de passage d’un état – le solide, la terre, la vie – à un autre – le liquide, l’eau, la mort. Paradoxalement, c’est de l’eau qu’on dit que vient la vie, alors que dans cet état-ci, il incarne le monde des morts. Miroir du ciel, l’eau calme du lac est le symbolisme d’un portail qui mène vers une autre dimension. Cette iconographie est par exemple utilisée dans le film Pirates of the Caribbean : At Worlds End (2007), dans la scène de l’Upside Down, où, pour s’échapper du monde des morts, les héros doivent renverser le navire afin que la frontière entre l’air et l’eau fonctionne dans l’autre sens et les ramène dans le monde des vivants. Dans mon livre sur les symboles que je consulte pour alimenter ma réflexion, je lis « Sur la surface de l’œil réfléchissant du lac, les images de la terre et du ciel s’inversent. Le lac semble nous dire : « Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut » et met l’image du monde sens dessus dessous. » (Le livre des symboles, réflexions sur les images archétypales, p. 44 « Lac, Étangs »,2011). Bingo.
Le lac symbolise aussi la frontière vers l’inconnu, l’insondable. Impossible de connaître la profondeur exacte qui s’étire sous nos pieds lorsque l’on se baigne. Qui n’a pas imaginé qu’une créature effroyable remontait des abysses dans sa direction ? Qui n’a pas eu le vertige en regardant au loin, parallèle au niveau de l’eau, et voir l’obscurité gagner l’espace à peine quelques mètres devant soi ? De la même manière ici, que se passe-t-il sous l’eau de l’Île des morts ? L’eau est-elle profonde ? Pas nécessairement. On y voit alors une image du Styx, (bien que ce soit un fleuve). Image du temps qui passe, de la source à la perdition dans l’océan, le fleuve possède également un symbolisme fort. « Mourir, c’est faire la traversée » (Ibid, p.43, Fleuve). On ne peut pas traverser un Lac, en soit, car il est alors possible d’en faire le tour, aussi grand soit-il. Pour un fleuve, sans l’apport humain d’une construction, il faut se mouiller et pénétrer subrepticement dans l’autre monde pour en faire la traversée. Cette image de transition, de traversée, on peut en percevoir une trace dans le processus du baptême chrétien. Traditionnellement, c’est dans le Jourdain (un fleuve également) que l’on plongeait les nouveaux nés pour les laver de leurs péchés. On pénétrait alors dans l’autre monde pour en ressortir plus pur, prêt à accueillir en son sein l’Esprit Saint. C’est un rite de passage. C’est une traversée nécessaire, car c’est dans la mort du Christ que le baptême a été instauré (Romain 6:3-4).
L’image du lac comme miroir renvoi également à la confrontation avec soi même. Que regarde la figure fantomatique ? Se regarde-t-elle dans le miroir de l’eau ? Affronte-t-elle ses démons ? S’y voit-elle telle qu’elle est, aussi nue qu’elle puisse être dans la mort, seule face au jugement divin ? Par son effet miroir, le lac reflète le ciel, notre prochain symbole, et cache les abimes. On y voit son propre reflet, mais que cache-t-il ? Narcisse lui-même s’est perdu pour élucider ce mystère…

5) Le ciel :

Ce qui frappe souvent au premier regard, surtout sur la 3e version du tableau, c’est la séparation entre l’eau et le ciel. Cette séparation est diffuse, voire inexistante, si bien qu’il peut être difficile d’essayer de chercher la matérialité de cette frontière. Les couleurs choisies, ainsi que la météo de la première version; augmentent le contraste entre les deux univers, la rendant cependant visible. A titre purement personnel, j’aime que le ciel et l’eau se confondent vers la ligne médiane du tableau. Cela rajoute un aspect fantasmagorique à l’œuvre, et donne ainsi l’impression que l’île flotte, quelque part, perdue dans l’immensité d’une dimension inconnue.
Au ciel, nous pouvons rajouter la symbolique des nuages, qui lui semblent indissociables sur les tableaux. Comme nombre de symboles, ils possèdent une signification double. Sous leur forme la plus naturelle possible, c’est à dire un nappage blanc, informe, ils évoquent la fertilité par les pluies qu’ils tendent à provoquer. Se situant entre la terre et, à l’extrême opposé, le paradis qui se niche aux confins du ciel, les nuages ont également comme symbole de dissimuler le divin. Au delà des nuages, le domaine de Dieu s’étend, et personne n’y a accès (avant l’arrivée de l’aviation, nous en reparlons juste après). Ils servent alors de paravent pour cacher ce qu’il s’y passe, et laisser entier le mystère aux Hommes. Mais s’ils prennent une teinte plus sombre, ils sont symbole d’agitation, voire de destruction. La fine pluie fertile peut se transformer en ravage mortel. La foudre peut frapper le sol, causant ravages et incendies. Ici, le divin prend forme et châtie la terre des Hommes. Sous cette forme, ils peuvent être symbole de mort. Regardez attentivement le ciel et les nuages du tableau. Ne semblent-ils pas animés ? Que se passe-t-il dans ce ciel chargé ? Pour les psychologues, les nuages et le ciel sont le reflet de la psyché changeante, des tourments de l’esprit. Avant d’être « sur un petit nuage » nous pouvons également avoir l’esprit embrouillé. Cette tambouille, sombre et informe, changeant d’aspect au fil du temps, tourbillonnant dans les cieux, est le reflet de notre esprit. Que signifie ce ciel dans le tableau ? Est-il annonciateur d’un désastre futur, la mort, ou va-t-il changer pour s’éclaircir ? Le tableau, figé dans le temps, nous rend ce futur inaccessible.
N’oublions pas que le tableau a été conçu à une époque où le ciel était (en partie) hors de portée des hommes. L’aviation telle que nous la connaissons n’existe pas. Plusieurs essais ont eu lieu, mais les mystères de l’aéronautique semblent échapper à l’Homme. Le premier vol commercial d’une personne a eu lieu en 1914 aux États-unis, 5 ans après la création du poème symphonique de Rachmaninov. Avant cela, l’Homme n’a pas réussit à décoller plus que de quelques mètres. Sauf les frères Montgolfier qui, en 1783, réussissent à faire décoller la première Montgolfière de la Place des Cordeliers d’Annonay (j’écris ces lignes en revenant du festival « J’peux pas j’ai Montgolfière » qui a lieu à Annonay tous les premiers week-end du mois de Juillet, 1 mois après la commémoration du premier vol). Mais les vols en ballon représentent la partie « incontrôlée » de l’exploration aéronautique, puisqu’une Montgolfière reste tributaire des courants aériens et des conditions météorologiques. Quelques privilégiés savent ce qui se trouve au delà de quelques nuages, mais certains, se formant après 3000m d’altitude, restent inaccessibles.
Le ciel est également un symbole de liberté. L’Homme se sent trop à l’étroit sur le plancher des vaches, et a depuis l’antiquité, imaginé, fantasmé voire même expérimenté moult façons de s’affranchir des règles physiques. Pour qui saura voler, sera libre. Pour qui saura voler, sera dominant, plus haut que les autres. Pour qui saura voler, sera en d’autres termes, Divin. Mais lorsque se dernier se gâte, chargé de nuages, de courants ou d’électricité, il rappelle à l’homme que la liberté a un prix et le cloue au sol. Nous retrouvons ici l’ambivalence de chaque symbole, pouvant apporter le meilleur, ou le pire. S’il n’est pas symbole de liberté, il est symbole de contraintes.
Quoi qu’il en soit, le ciel est, à l’époque de la création du tableau, un domaine inconnu, hors de portée des Hommes car attribué au Divin. Le mystère qui y réside prend ici la forme de l’après-vie, quelle que soit l’interprétation qu’on lui attribue.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/4/4c/Sacred_Grove_%281882%29_-_Arnold_B%C3%B6cklin_%28Kunstmuseum_Basel%29.jpg
Figure 4 – Sacred Grove (Le Bosquet Sacré), 1882, Arnold Böcklin

6) La forme fantomatique :

Arnold Böcklin n’est pas à son premier coup d’essai sur la peinture de formes spectrales. Dans Le Bosquet Sacré, on retrouve cette forme humaine vêtue de blanc et totalement impersonnelle. L’imaginaire pourrait nous amener à penser que Le Bosquet Sacré est la suite temporelle de l’Île des Morts. Après avoir atteint l’île, les cortèges de défunts fantomatiques s’aventurent dans les entrailles labyrinthiques de cette île mystérieuse et arrivent, à un moment, à un bosquet tel que montré sur ce second tableau.
La forme fantomatique présente dans la barque nous laisse naturellement penser à l’imagerie de « fantôme » que nous connaissons. Un esprit, invisible, soulevant un drap, souvent blanc. Il faut se détacher de cette iconographie qui est apparue assez tardivement et qui est étrangère à Böcklin. Bien que la représentation d’un défunt dans un linceul blanc soit admis en 1883, tel que représenté sur le tableau, la représentation simpliste du fantôme soulevant un drap blanc est propre au début du XXe siècle et principalement dû à sa représentation cinématographique. Nous sommes donc bien après 1883 lorsque cette représentation apparaît avant de devenir un standard culturel.
Ici, la forme spectrale blanche revêt plusieurs symboles. Le premier, associé à sa couleur, le blanc, est celui de la pureté. L’épouvante que suggère ce type de forme est bien éloignée. Le défunt, lorsque représenté ainsi, est pure de toute faute accomplie sur terre. C’est ainsi, pur, qu’il va être jugé. La figure voilée est alors synonyme de transition. Elle se situe entre deux mondes, celui de la vie, et celui de la mort. Tout comme le fleuve ou la rivière suggère la transition entre deux espaces (les deux rives), la forme blanche est la représentation de l’être nouvellement décédé avant son arrivée pleine et totale au royaume des morts. On comprend ainsi la représentation de Böcklin d’un défunt sur une barque. Pour les autres, la figure blanche est annonciatrice. Elle apparait pour véhiculer un message entre les deux mondes. Mais cette représentation ne nous concerne pas ici. La forme est familière, elle possède une forme humaine approximatif et l’on y devine un visage, mais également fondamentalement étrangère, car dépourvue de marque d’individualisation. L’épouvante nait ici, face à une forme qui peut être n’importe qui, y compris soit même.
Le blanc est un élément extrêmement important de cette représentation. Cette « couleur » a de multiples significations. Au delà de la pureté et la paix dont héritent les figures virginales, le blanc est également synonyme d’oubli, de disparition, d’absence et de silence. Le voile permet de cacher l’identité de la personne, et devient alors une représentation du secret. Il d’effacer la personne. Elle disparait, elle est oubliée. Il devient ainsi la matérialisation de notre mémoire défaillante du défunt. Ainsi, la forme spectrale devient universelle. Sans visage et sans identité, elle devient à la fois tout le monde et personne, rappelant à tout un chacun que cette transition est inéluctable. C’est ici, que nait l’épouvante du fantôme : dans l’aspect paradoxal qu’il représente. La forme fantomatique est visible, mais insaisissable; elle parait familière mais sans identité propre; elle est présente mais évoque l’absence; elle est immobile, mais se dirige malgré tout vers le royaume des morts.

7) Le psychopompe :

La figure la plus connue du psychopompe est le batelier Charon qui, sur le fleuve Styx, emmène les âmes des défunts vers le royaume des morts, les Enfers, en l’échange d’une obole. Du grec psychopompos, le terme signifie le « passeur » (pompos), d' »âmes » (psychê). C’est un être chargé de guider les âmes vers l’au-delà. Bien que Charon est sa manifestation la plus connue, le psychopompe peut revêtir plusieurs formes. Dans son roman Dracula (1897), Bram Stocker revisite le thème du psychopompe en attribuant au vampire ce rôle de passeur d’âme : il conduits les âmes hors du monde vivant, ne les amenant pas vers la mort, mais vers la damnation. Comme Dracula, le psychopompe est un être situé à la frontière exacte entre le monde des vivants, et le monde des morts. Il est la définition parfaite de l’être liminal. Il n’est donc ni mort, ni vivant, ou les deux à la fois. Il n’appartient à aucun des deux mondes, ou il appartient aux deux à la fois. C’est ainsi une figure purement mythologique, un être divin, chargé d’une mission millénaire. Hermès, Anubis, les Valkyries ou encore l’animal-guide de différents cultes chamanique représentent différentes versions du même symbole.
Le psychopompe accompagne la transition mentionnée en fil rouge dans les symboles précédents. C’est une figure universelle. Mais il ne remplace pas La Mort en tant que telle. Bien que son rôle lui soit associé dans Mortimer de Terry Pratchett (1987), roman dans lequel La Mort, fatiguée de faucher les vivant, engage un stagiaire pour la remplacer; il n’est pas question pour le psychopompe de s’attribuer le rôle de cette dernière. En tant que passeur, le psychopompe a un rôle positif. Il n’est pas une figure inquiétante mais rassurante, rappelant que toutes les épreuves peuvent être traversées avec l’aide de quelqu’un.
Dans l’Art, le psychopompe se trouve systématiquement dans un environnement qui suggère un seuil. Rivières, lac, crépuscule, ruines, une porte… chacun des lieux où il se manifeste relie deux états différents. L’eau et la terre pour les endroits aquatiques, sur sa fameuse barque. La lumière et l’obscurité pour le crépuscule, le passé et le présent pour les ruines, l’intérieur et l’extérieur pour la porte… Chacun de ces seuil représente une étape métaphysique à franchir, et son rôle est d’accompagner le sujet à franchir le pas. Dans le tableau de Böcklin, le psychopompe accompagne l’âme défunte, accompagnée de son cercueil, sur le rivage de l’île des morts, portail vers un autre monde, une autre dimension qui sans lui serait inaccessible.

Conclusion.

Avant de s’attaquer à la mise en musique de ce tableau et de quelques-uns de ces symboles dans l’œuvre de Rachmaninov, faisons une pause. Rassemblons tous ces symboles. Que véhicule l’œuvre de Böcklin ? Quel(s) sentiment(s) s’empare(nt) du spectateur ?
Nous sommes face à un être défunt, accompagné de Charon et se dirigeant vers un lieu mystérieux. L’endroit semble trop petit pour accueillir l’intégralité des défunts du monde. Aussi, deux questions naissent de cette réflexion : l’île est-elle la seule ? Sinon, est-elle un portail vers un autre monde ? Est-ce en d’autres termes, une étape de transition ? Où nous emmène le psychopompe ? Sommes nous l’être sur la barque, et ce tableau est-il un reflet de notre propre condition ?
J’ai une théorie, concernant la mise en musique de Rachmaninov. Une théorie qui est née en moi après d’innombrables écoutes. J’ai parcouru différents documents proposant une analyse du poème symphonique, mais dans aucun de ces documents, je n’ai entre-aperçu quelque chose se rapprochant de ma théorie. Peut-être que cette théorie permettra de répondre à quelques-unes de ces questions que je laisse là, volontairement ouvertes.

Dans la seconde partie de cet article, je vous propose d’explorer la théorie suivante :

Partie 2 à venir, un jour …

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